La scission de l’ange, chapitre 1

La nuit venait de tomber. Le vent soufflait et la pluie ne cessait de couler sur les routes boueuses de campagnes. « Quel temps de merde ! » s’exclama Jean. « Pour une fois que je vais voir de la famille dans un village voisin, il faut que la pluie me lave le visage et m’enfonce dans la terre ». Jean commençait à s’enliser et à regretter son doux foyer, ainsi que les caresses de sa femme. Il n’aurait jamais dû sortir. Il soupira un bon coup, le temps de se reprendre. Puis, il reprit son courage et continua à avancer contre la gadoue qui voulait lui barrer le chemin. Il continua comme cela pendant une bonne demi-heure avant de s’arrêter près d’une rivière pour y enlever un peu de la crasse qui rongeait ses vêtements et ses bottes. Il soupira encore. Vraiment, ce n’était pas une bonne journée.

Il ferma les yeux pour se détendre un peu et écouta simplement le bruit de l’eau qui coule dans son lit. La rivière s’agitait fortement mais sa mélodie n’en demeurait pas moins belle. « On raconte pas mal de chose au village sur des fées des eaux » pensait Jean. « Si seulement l’une d’entre elle voulait m’accorder un souhait, juste un ! ». Jean n’était pas un homme malheureux. Il avait construit son auberge à la force de ses bras et de ses amitiés après être parti de chez lui. Il avait réussi à donner à cet endroit une ambiance chaleureuse, une ambiance qui lui ressemblait, où tous les voyageurs et habitués aimaient se retrouver pour parler de tout et de rien. Juste rire ensemble autour d’une bonne bière. C’était vrai que l’alcool avait eu un effet considérable sur son ventre qui se retrouva fort rembourré. Peu importe, ça ne lui avait pas fait perdre sa force physique et son rire bruyant. Mais là, maintenant, il n’avait pas envie de rire. Juste rentrer chez lui et dormir, cela lui semblait une vision des plus réjouissant.

Cependant, il manquait quelque chose à sa vie, ou plutôt quelqu’un : un enfant. Jean n’était plus tout jeune, beaucoup d’années étaient passées depuis qu’il avait bâti sa vie dans son village. Bien-sûr, sa femme Capucine, était un véritable rayon de soleil dans sa vie, comme dans l’auberge. Et tout deux brillaient depuis des années dans cette simplicité faite uniquement de joie. Hélas, l’éclat commençait à se ternir depuis quelque temps. Jean n’était pas fécond et cela avait fait briser en éclat tout espoir d’une petite bouille sur pattes qui galope dans l’auberge. Pas de petite canaille à choyer, pas de bambin à disputer, pas d’héritier à qui transmettre l’œuvre de toute une vie. Si seulement les fées des contes et des chansons pouvaient entendre sa prière … Si seulement …

Quand il réouvra les yeux, il vit un panier échoué sur le bord de la rivière non loin de ses pieds enfoncés dans l’eau. Jean arqua un sourcil. « Qu’est-ce que c’est que cette blague ? ». Puis il enleva le petit drap recouvrant le panier en osier. Il y découvrit un bébé blâme et visiblement affamé à la vue de sa maigreur. « Sapristi ! ». Les fées des eaux l’avaient peut-être entendues … D’un geste tendre, il remit le bout de tissu sur l’enfant afin de la protéger de la pluie. Jean ne put s’empêcher d’afficher un énorme sourire sur son visage et de sauter de joie intérieurement. Capucine sera ravie, plus rien ne manquera à leur bonheur. Tout pouvait devenir parfait.

Jean reprit vite la route. Il n’y avait pas une minute à perdre, Capucine devait voir ce que les eaux lui avaient apporté. C’était un merveilleux cadeau et Jean ne pouvait plus être le seul bénéficiaire. Il commença à courir tout en faisant attention de ne pas brusquer la délicate créature qu’il tenait dans ses bras. Peu importe la boue, peu importe la pluie, peu importe le vent, il continuait de courir en glissant au passage à plusieurs reprises. « Sapristi ! ». Plus il glissait, plus il avançait toujours de plus bel, comme pour affronter le mauvais temps qui s’opposer à lui.

L’enfant lové dans le panier ne broncha pas une seule fois. Il faut dire que c’était un bel endormi. Ce n’était d’ailleurs pas très rassurant. Peut-être qu’il était malade ? Peut-être n’a-t-il pas mangé depuis des jours ? Et voilà, l’inquiétude paternel venait de prendre possession de tout son être. Vite, il ne fallait plus perdre de temps. Autant de fois qu’il glisserait, autant de fois il ferait de pompes en rentrer, autant de mois de corvée il s’infligerait. Avec une telle motivation, il ne tarda pas à voir poindre le bout du nez de son auberge. La lumière du feu dans l’âtre réchauffait déjà son cœur. Capucine avait sûrement préparé une bonne tranche de pain beurré pour lui redonner des forces après son voyage. Jean ouvra la porte. Capucine dormait près du feu sous de lourds draps de laine. Son mari ria comme un ogre à sa vue, ce qui la sortit de ses rêves.

    – Quoi ? Qu’est qu’il y a ? sursauta Capucine en se réveillant.
    – Tu as l’air d’une vieille emmitouflée dans tes couvertures ! Mais quelle femme ! Ahah, quelle femme ! fit-il en l’embrassant sur les lèvres. Regarde-moi plutôt ce que les fées des eaux nous apportent ! dit-il en présentant le panier.
    – Les fées des eaux ? Qu’est-ce que tu me racontes encore ?

Elle enleva le tissu qui cachait l’offrande de la rivière. Elle hurla de joie et sauta de sa chaise pour gigoter dans tous les sens. Impossible que le village n’ait pas entendu ça … Elle essaya de se calmer en répétant pendant de longues minutes « Mon dieu, mon dieu, mon dieu », alterné par de petits soupirs qui avaient pour but de tenter de la calmer. Jean, lui, riait comme à son habitude, la main sur son ventre opulent. Il adorait sa femme. Reprenant leurs esprits, le couple commença à bichonner le nouveau protégé. Capucine s’occupa de sa toilette pendant que Jean partit emprunter du lait chez le voisin. Une fois propre et habillé, le poupon fut nourri et dorloté. La cavalcade se terminant, les nouveaux parents en profitèrent pour s’assoir près du feu. Jamais une chaise en bois n’avait paru aussi confortable.

    – Il faudra aller voir le curé demain pour faire baptiser ce petit ange, suggéra Capucine.
    – Donnons-lui un nom d’abord, petite impatiente ! Faisons les choses dans l’ordre ! Je ne veux pas que le curé lui donne un prénom transpirant le religieux avant nous !
    – Mais je te dis ça parce que je sais déjà comment il va s’appeler, voyons !
    – Ah, parce que mon avis ne compte pas ?
    – Tu as de trop mauvais goûts en la matière, fais confiance à mon instinct de femme.
    – Et à quoi à penser ton « instinct de femme », ma chère ?
    – Figure-toi que j’ai pensé à Maël.
    – C’est assez éloigné des apôtres, ça me va !
    – Je ne t’aurais pas laissé le choix de toute façon.
    – Viens ma chère, allons-nous coucher, je mangerais ta belle petite tartine de beurre demain matin.

Ainsi, ils allèrent se coucher en mettant soigneusement le bambin près de leur lit. L’enfant reprit des forces dès cette nuit-là et envahit l’auberge de cris aigus insupportables. Jean et Capucine avait du pain sur la planche.

L’enfant fut baptisé et soigné le lendemain par le curé du village. Il avait quelques égratignures, résultat des frottements avec l’osier. Le bébé ne tarda pas à grossir et grandir. Capucine veillait sur lui avec tout son amour et Jean ne cessait de prendre peur au moindre danger potentiel pour son enfant. Inévitablement, il prit des traits de ses parents adoptifs : la joie de vivre et le rire. Il passait son temps à courir partout et à aider son père, dès qu’il en eut la force, en porter de lourdes charges. Il fut parfaitement intégré au village et s’entendait bien avec les autres enfants. Il aimait amuser la galerie et tendre quelque fois des farces avec ses compagnons de bêtises. C’est alors qu’un de ses amis se pencha un jour, un peu plus près sur son visage. Il l’examina en profondeur, du front jusqu’au menton. Maël recula, incrédule à la réaction soudaine de son camarade.

    – En fait, tu m’as jamais dit si t’étais une fille ou un garçon.
    – Qu’est-ce que ça peut faire ?
    – Je sais pas … Mais c’est toujours bien de savoir ! Parce que « Maël » ça peut aussi être féminin.

Maël ne comprit pas la question de son ami. Pour lui, il s’était toujours considéré comme un enfant. Juste un enfant, rien d’autre. Et puis, tous les enfants ne se distinguaient pas : ils portaient tous les mêmes vêtements, quel que soit leur sexe. Le seul indice restait le prénom. « Maël » sonnait masculin pour lui. Rien de féminin là-dedans. Absolument rien. De toute façon, sa mère lui aurait dit. Elle lui aurait dit, pas vrai ? Même en essayant de se sortir cette idée de sa tête, il n’arrivait pas à ne pas y penser. Ça devenait presque une obsession pendant toute la journée. Maël était un enfant muet quand il réfléchissait beaucoup et longuement. Alors que son père et lui chargeaient la cave de toutes sortes de liquides, Jean vit que son enfant ne parlait guère de sa journée de jeu. Cela lui donna la puce à l’oreille.

    – Toi, ça ne va pas ! affirma son père.
    – Bien-sûr que si, papa !
    – Allons, allons, ne mens pas à ton vieux père ! Dis-moi ce qui te traquasse.
    – Bin, c’est juste que Martin m’a dit qu’il ne savait pas si je suis une fille ou un garçon. Mais papa, ça se voit non ?
    – Evidemment, mon ange ! Laisse ce crétin de Martin dire ce qu’il veut !
    – Mais papa, Maël, c’est bien pour un garçon ?
    – A vrai dire, c’est aussi bien pour une fille, mais quelle importance ?
    – Et moi je suis un garçon ou une fille ?

Jean arrêta son mouvement. Capucine et lui, n’avait peut-être pas été assez clairs. Il était vrai que les enfants, avant d’entrer dans l’adolescence, n’ont pas d’attribut particulier que ce soit dans la coiffure, les vêtements ou même l’éducation. On les laissait jouer ensemble et créer des affinités. Ce n’était qu’à l’entrée dans la puberté que les genres étaient plus définis par les parents : fini la coupe au bol et les vêtements neutres. Les robes et les pantalons étaient de rigueurs et les tâches   différaient : une femme cueille, cuisine, nettoie, lave, balaie, enfante … Un homme plante, récolte, vend, guerroie … Il était sans doute plus que temps que Maël apprenne ses fondamentaux de la société.

    – Qu’est-ce que tu préfères ? demanda Jean.
    – Je ne sais pas. Pour moi, c’est la même chose !
    – Ecoute mon enfant, il faut que tu saches que notre monde est régi par des lois et contrôlé par des chefs. Je t’ai déjà parlé de notre roi, tu te souviens ? Et je t’ai aussi parlé du suzerain de notre village. C’est eux qui détiennent le pouvoir et qui dirigent. Ces hommes sont au-dessus de nous et nous ne pourrons jamais atteindre leur rang. Nous leur devons obéissance. Le seul moyen pour nous de nous élever est d’entrer dans la chevalerie.
    – Oh oui, la chevalerie avec toutes les histoires que tu m’as racontées !
    – Oui mon enfant, c’est bien ça. T’ai-je déjà parlé de femme chevalier ?
    – Non, jamais.
    – Les femmes n’ont pas accès à ce rang. En réalité, les femmes n’ont un rang que parce qu’il y a les hommes.
    – Pourquoi, papa ? Pourquoi ?
    – Je n’ai pas de réponse. C’est ainsi que nous vivons depuis des siècles.

Maël se disait qu’il était fortement préférable d’être un homme. Il avait toujours rêvé d’être chevalier après des années d’apprentissage en temps qu’écuyer. Les histoires de son père l’avaient convaincu que leur code d’honneur permettait d’être le plus juste possible. Si une femme ne pouvait pas faire ça, alors il ne serait pas une femme. Cependant, le soir dans son lit, Maël se reposa la question : « Qu’est-ce que je suis ? ». La curiosité le dévora toute la nuit. Il ne tenait plus. Il finit par regarder dans son pantalon : il n’y avait rien. Et qu’est-ce qu’on est quand on n’a rien dans le pantalon ? Un couard ? C’était pas un sexe ça.

De plus en plus perturbé, Maël alla voir sa mère le lendemain. Elle était en train de faire la vaisselle en chantonnant. Maël adorait entendre la voix de sa mère. C’était pour lui, la plus belle voix du monde. Sa mère était heureuse. Elle avait tout : un époux aimant, un enfant joyeux, du travail, et quasiment rien à se reprocher devant monsieur le curé. Alors s’il était une femme, il avait la possibilité d’être heureux, comme maman. Et puis, avec maman, on pouvait parler de plus de chose qu’avec papa. A maman, il racontait ses plus grosses bêtises, alors que papa l’aura réprimander sévèrement. Il prit alors son courage à deux mains pour lui poser LA question.

    – Maman ?
    – Oui, mon ange ?
    – Est-ce qu’on est quand on n’a rien dans le pantalon ?
    – Pardon ?
    – Bah, moi j’ai rien dans le pantalon, mais papa, lui, il a quelque chose. Toi aussi maman, t’as quelque chose dans le pantalon ?

Sa mère riait bruyamment, comme à son habitude. Comment expliquer cela ? Capucine réfléchissait. Ce n’était pas simple. Comment font les autres parents ? Elle essaya tout de même.

    – Si. J’ai quelque chose dans le pantalon, mais ce n’est pas la même chose que papa.
    – Ah bon ?
    – Papa a un zizi, mon ange. Maman n’en a pas.
    – Mais qu’est-ce que tu as alors ?
    – Une zézette !

Capucine ne put s’empêcher de rire encore. Maël souriait bêtement en essayant de comprendre.

    – Alors moi aussi j’ai une zézette ?
    – Oui, mon ange.

Ce n’était donc pas Maël mais MaëlLE. Malgré cela, elle ne perdit pas l’envie de devenir chevalier. Elle était persuadée, qu’elle, elle pourrait y arriver. Son père lui avait déjà enseigner quelques bases du code d’honneur, et les charges qu’elle portait lui avait donner une belle musculature et une bonne résistance. Elle était une candidate idéale comme écuyer pour le prochain chevalier qui passerait par là. Il ne manquait plus qu’à l’attendre. De toute façon, elle vivait au bon endroit : une auberge. Tout le monde passait par là, surtout quand on était un voyageur et les chevaliers étaient des voyageurs. Puisque la patience était l’une des vertus des chevaliers, l’entraînement commençait dès maintenant pour Maëlle. Son père serait fier d’elle, il n’y avait aucun doute.

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