La scission de l’ange, chapitre 2

Maëlle n’eut pas à attendre longtemps. Deux ans étaient passés et un chevalier était arrivé à l’auberge. Son cœur battait à toute vitesse : cet homme pouvait réaliser son rêve ! L’homme en armure s’avança près du comptoir et demanda une chambre pour une nuit à la jeune fille. D’une manière enjouée, elle lui donna les clés de sa chambre et lui montra le chemin vers cette dernière, sous les yeux observateurs de sa mère. Le chevalier remarqua son corps sculpté mais aussi la finesse de certains de ses traits. Il trouvait que c’était un bien beau garçon. Cependant, Maëlle était aux portes de l’adolescence et ses formes devaient se préciser. Mais pour l’heure, elle avait l’accoutrement d’un garçon et plus personne ne se posait la question.

    – Voici votre chambre. Messire ?
    – Rolland. Et à qui ai-je l’honneur ?
    – Maëlle, mon seigneur, à votre service.
    – Mon cheval a besoin de soin. Il a parcouru une longue distance. T’est-il possible de t’occuper de lui ?
    – Bien-sûr, mon seigneur, avec le plus grand plaisir !
    – Merci, Maël.

La jeune fille descendit les escaliers à toute vitesse. Avant de pouvoir franchir la porte de l’auberge, Capucine demanda des comptes à sa fille. Maëlle répondit joyeusement qu’elle allait brosser le cheval du nouvel arrivant. Elle se sentait déjà écuyer. Après que sa mère fut quelque peu rassurée, la jeune demoiselle prit longuement soin du cheval. Elle décrotta ses sabots, brossa et lava sa robe et finit par lui donner une pomme. Ce cheval était magnifique. Maëlle n’avait pas eu souvent l’occasion de voir beaucoup de ces nobles animaux. Il n’y avait que les gens riches, pouvant se le permettre, qui en avaient.

Dans le village, seul le curé en possédait un afin de rendre visite à ses supérieurs de temps en temps. Mais ce cheval-là était vieux, sa croupe s’était affaissée et ses sabots étaient écorchés. Il était fainéant et n’aimait pas les caresses, préférant rester allongé toute la journée. Alors que celui-ci, en revanche, respirait la force et la noblesse. Il réclamait énormément de caresse de Maëlle qui se prit d’affection instantanément pour l’animal. Il lui réclama une autre pomme. La jeune fille ria et s’amusa de cette complicité nouvelle. Elle le nargua en croquant le fruit. « Non, tu as assez mangé ! Si je te nourris trop, ton maître va te trouver trop gros et tu vas finir en saucisson ! Plus de friandise, tu ne n’auras plus que de l’avoine et c’est déjà bien assez, ahah ! » disait-elle.

Maëlle retourna dans l’auberge, il était temps d’aider sa mère à faire la vaisselle. En passant le bout de la porte, elle vit le chevalier qui l’avait observée de la fenêtre. Impressionnée, elle ne prononça pas un mot et couru presque vers le comptoir. Le chevalier avait eu le temps d’enlever son armure et ne portait plus qu’une simple tunique qui laissait tout de même apparaître les traces de combats et la force de ses bras. Maëlle était fascinée. C’était sûr, il fallait qu’elle devienne comme lui.

Capucine détourna son attention sur la vaisselle et l’incita à reprendre le travail. Sa mère avait du mal à supporter la présence du chevalier. En effet, cela signifiait que Maëlle chercherait à être son disciple. Mais on ne pouvait pas être écuyer ET une fille. C’était incompatible. Capucine avait la peur effroyable que sa fille tente quelque chose d’insensé pour atteindre son objectif. Il ne fallait pas qu’elle parte. Il ne fallait pas qu’elle suive cet homme au péril de sa vie. Maëlle était le miracle qu’ils n’attendaient plus et ils n’allaient pas laisser un inconnu l’emmener sans rien dire. En tout cas, c’était l’opinion de Capucine. Jean, lui, ne pensait pas du tout de la même façon. Il ne trouvait pas sa fille fragile et la pensait capable de surmonter les obstacles qu’elle rencontrerait. Il lui faisait confiance. Il lui avait appris tout ce qu’il savait. Elle avait les capacités pour devenir écuyer et il ne l’empêcherait pas de partir.

Le chevalier s’avança de nouveau vers le comptoir pour redemander de l’hydromel. Capucine le servit froidement avant que sa fille n’eût le temps de réagir. Il s’assit au comptoir et prit son temps pour vider son verre. Rolland ne cessa d’observer les deux femmes. Capucine dégageait toujours cette aura froide. Ce n’était pas du tout son habitude. Maëlle, elle, s’appliquait et sifflotait gaiement. Jean finit par rentrer en ramenant une nouvelle livraison. Sa fille se précipita pour l’aider. Le chevalier proposa également ses services, que ne refusa pas l’aubergiste. Encore une fois, il put contempler la robustesse de la jeune demoiselle. Il n’était pas rare pour un garçon travaillant dans les champs d’être fort. Mais il était rare de trouver ses qualités chez un aubergiste. Surtout qu’un garçon de ferme ou un quelconque laboureur, n’avait la capacité de porter un poids aussi important. Rolland avait besoin d’un écuyer : il avait de plus en plus de mal à enlever son armure seul et à s’occuper de son cheval. Un bon chevalier ne pouvait décidément pas être seul. Une fois la tâche terminée, Rolland félicita Jean d’avoir un enfant aussi beau.

    – N’est-ce pas ? C’est un présent des eaux. Je l’ai retrouvée dans la rivière. Quel gâchis si elle l’avait emmenée, répondit Jean.
    – J’ai une proposition à vous faire : Maël est en âge pour pouvoir être écuyer. Je peux donc m’engager à le prendre comme mon apprenti afin qu’il puisse suivre mon enseignement et accéder au titre de chevalier. Qu’en dites-vous ?
    – Ce serait un honneur, affirma Jean. Maëlle ne pourra qu’être ravie d’être à votre service.

Maëlle ne put s’empêcher de montrer sa joie. Le chevalier fut surpris mais satisfait d’être déchargé de certaines tâches dans le futur. Il précisa à Jean qu’il repartirait demain dans l’après-midi. Maëlle courut vers sa mère pour lui annoncer la nouvelle. Capucine laissa tomber une assiette. Comment ? Comment cela pouvait-il se passer sans qu’elle l’ait vu ? Sa mère se crispa et ramassa les débris d’un air figé. Elle ne prononça plus un mot à sa fille par la suite. La jeune fille ne comprenait pas le désarroi de sa mère. Vexée, Maëlle retourna aux occupations quotidiennes sans s’occuper d’elle. Sa soirée se résuma à servir les clients de l’auberge et à nettoyer les tables. Une fois qu’elle eut fini, elle s’enferma dans sa chambre. Demain, elle aura officiellement un maître.

Pendant ce temps, dans la couche parentale, Capucine n’avait pas desserré les dents, ce qui avait pour don d’agacer son époux. Jean lui demanda poliment pourquoi était-elle contrariée. Elle ne répondit pas de suite. Elle réfléchissait pour choisir quels mots conviendraient le mieux. Puis elle se lança. Elle fit part de son inquiétude à Jean. D’abord, cacher son identité n’était pas une solution. C’était beaucoup trop dangereux. Que lui arriverait-il si elle se faisait découvrir ? Ce ne pouvait qu’être la mort … Ensuite, Maëlle peut-elle tenir face à cette situation ?

    – Notre enfant est devenue forte. Nous lui avons appris ce dont elle a besoin, rassura Jean.
    – Mais comment fera-t-elle quand elle devra se laver en pleine nature quand elle a …
    – Chut, elle sait ce qu’elle fait. Elle y a réfléchi longuement. Tu dois accepter sa décision.

Capucine pleura sur l’épaule de son époux. Voir partir son enfant vers l’incertitude était terriblement blessant. Car le danger était certain. Une femme ne peut pas prendre la place d’un homme, c’était une évidence. Pourquoi Maëlle voulait-elle aller contre cette évidence ? Capucine ne s’arrêtait pas de pleurer en pensant à cela. Jean finit par l’accompagner car il n’était pas insensible à son ressenti. Lui aussi avait peur pour sa fille, lui aussi ne voulait pas l’envoyer vers la mort, de son unique enfant. Cependant, il ne voulait pas aller contre sa volonté. Il laissera sa fille réaliser ses ambitions. Personne ne l’avait entravé, lui, quand il était parti de chez lui pour construire son auberge sans un sous en poche. C’était également de la folie. Pas du même genre, mais de la folie tout de même. En un sens, Jean était aussi fier qu’elle ne se laisse pas enfermée dans sa condition de naissance. Il se disait qu’elle avait compris depuis toutes ses années, qu’il fallait se battre pour soi. Qu’il fallait se battre pour être la personne que l’on désire être.

Maëlle n’avait rien contre le fait d’être une femme. Ce n’était ni agréable, ni désagréable. Mais la position sociale occupée par ses semblables ne lui semblait pas assez digne. Elle trouvait que les femmes ne pouvaient jamais être libre et n’existaient qu’aux travers des hommes. Aucune action n’était possible sans l’aval d’un homme. C’était toujours eux qui pensaient, c’était toujours eux qui dirigeaient. La femme, elle, devait se contenter d’enfanter et d’être belle. Dans les villages, les gens se mariaient par amour pour l’autre ; ce qui n’était pas le cas chez les gens nobles, où tout est une affaire de sang, de pouvoir et d’argent.

Malgré cela, même si on s’aimait réellement et que deux êtres s’unissaient, les femmes devaient suivre les ordres de leurs époux. Dès la naissance, elles avaient un devoir de soumission. Il en était de même pour Capucine et Jean. Capucine ne devait pas contrarier son mari, c’était lui le chef de l’auberge. Aussi joyeux soit-il, aussi aimant soit-il, il savait faire reconnaître sa position de chef. Et la soumission, Maëlle ne le pouvait pas éternellement. Elle savait que ne vivre qu’au travers d’un autre ne lui suffirait pas. Il fallait qu’elle sache vivre seule. Elle espérait que son apprentissage lui permettrait de pouvoir faire ce qu’elle désirait avec moins d’entrave que si elle portait des robes. Il ne faut pas mentir : Maëlle ne voulait pas être un homme, elle voulait pouvoir vivre comme un homme se permettait de le faire.

La nuit passa au fil de ces idées et le jour fit poindre les rayons du soleil. Le matin passa à une vitesse folle pendant lequel Maëlle avait passé son temps à se préparer avec sa mère. Elle lui donna ses derniers conseils.

    – Surtout, n’oublie jamais qui tu es, insista Capucine.
    – Il est possible que je découvre ce que je suis vraiment en partant, maman, parce que je sais ce que je veux mais cela ne me permet pas de savoir qui je suis, répondit Maëlle.
    – Je sais, mon ange. Mais ce que je veux te dire, c’est qu’il ne faut pas que tu oublies que tu es une femme. Ne le renie jamais !
    – Je te le promets, maman.

Les deux femmes finirent de ranger les bagages et la fin de l’après-midi sonna. Jean serra de toutes ses forces sa fille chérie. Il l’embrassa et posa un baiser sur son front. « Bon courage » lâcha-t-il enfin. Maëlle sourit timidement en étouffant la tristesse qu’elle avait dans son cœur. Ils s’enlacèrent tous les trois. « Nous t’aimons fort, chérie, prend bien soin de toi ».

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